Je vais vous raconter l'histoire d'une famille de trois enfants dont je suis la quatrième. Vous trouvez certainement cette phrase illogique. Pour mieux la comprendre sachez que je ne me sens pas du tout faisant partie de cette famille. Je ne suis que l'élément restant du vase cassé que l'on tente en vain de recoller.
Arrivé trop tard...sans être attendue ni désirée. Arrivée après la galère.
Je ne ferais jamais réellement partie de leur clan. La différence d'âge, la souffrance qu'ils ont subit et que je ne connaîtrais jamais.
Pourtant je la ressens. Je la porte. Elle est là cette douleur, présente au quotidien. Insidieuse. Encrée au plus profond de moi. Dans mes actes, mes réactions. Elle se manifeste inconsciemment. Dans mon désir incontrôlable d'être aimée, d'être intégrée et reconnue. Reconnue par mon entourage. Tout comme l'enfant que j'étais voulait être aimée, intégrée et reconnue par cette famille qui ne sera jamais la sienne.
Je vais essayer de vous raconter leur vie au travers de mes yeux. Comme je la ressens, comme on me la racontée.
Je ne détiens pas la vérité. Ceci sera ma vérité. Ou celle que je crois savoir. Celle que j'imagine. Chacun d'entre nous a sa propre vérité mais qui détient la bonne. Si nous regardions notre vie telle un film nous nous apercevrions certainement qu'aucun d'entre nous ne sais exactement ce qu'il s'est passé...
Lorsque plusieurs personnes regardent la même chose chacun la verra différemment. Si vous regardez une image vous y verrez un homme tenant un enfant sur ces épaules alors que votre voisin lui observera le coucher de soleil en arrière plan.
Je suis âgée de 25 ans. J'observe leur vie et la mienne comme si cela ne m'appartenait pas.
Cette femme
Âgée de 55 ans, cette femme vieillit seule. Plus personne ne la considère comme un être à part entière .Son regard sans expression reflète sa vie sans émotion.
Ses traits, le vide dans son regard .Cette femme que l'on veut secouer pour que quelque chose s'allume. Pour qu'un brun d'humanité brille sur son visage. Mais peu de fois une once de vie ne s'est exprimée...car par moment elle devient quelqu'un de sensé mais pour de si courts instants. Qu'est-ce qu'une semaine de lucidité à coté de quatre de folie?
Cette folie qui n'appartient qu'à elle. Indescriptible douleur, folie anéantissent toute logique, toute capacité de réflexion. Une douleur disproportionnée. Est-ce- inné? Est-ce créé?
Cet aliénation s'est sûrement développée avec l'âge, puis elle s'est, petit à petit, intégrée à Marie. Ne devenant qu'un trait de son caractère.
Aujourd'hui elle ne peut que dénier les actes douloureux qu'elle a fait subir:
- "C'était plus fort que moi. Je ne pouvais pas faire autrement que de la battre. Je l'aime... mais je n'ai pas pu m'en empêcher." Comme si une force lui imposait ces actes.
- " Aujourd'hui je regrette. Je me rend compte que j'ai fait du mal."
Son regard triste et conscient me font réaliser à quel point elle souffre d'être ce qu'elle est.
- "Certains matins je me réveille et je pleure je ne peux m'en empêcher." soupire t elle.
Après plusieurs années où je me suis questionnée sur ce qu'était cette femme j'ai peut être enfin compris. Comment vivre et vieillir dans un corps de femme alors que mentalement cette femme n'a l'âge que d'un enfant. Tout acte inconsidéré qu'elle a pu faire n'était que des mouvements d'humeur qu'un gosse peut avoir. Cela conjugué à la force d'un adulte.
Lorsqu'un enfant désire, sans retour, caprice s'en suit. Porte claquée, objets cassés... ceci dans un corps de femme mure... Non je ne veux pas l'excuser, juste comprendre.
***
Cette femme d'un petit gabarit du haut de ses 1.58m n'a plus un physique agréable. Tout en rondeur, défaite par le temps et les antidépresseurs elle ne s'entretient pas et se laisse aller. Tel son esprit elle laisse son corps à l'abandon. Son visage est boursouflé, son corps s'est forgé une carapace de graisse. Non elle n'est pas obèse, juste une quinzaine de kilos en trop et disgracieux. Sa peau est distendue. Tel son regard sans vie, son physique n'inspire que pitié.
Aujourd'hui son quotidien n'est que lente routine. Se lever le matin pour aller faire quelques courses au village situé à quatre kilomètres. Aller chercher le pain chez la boulangère. Pour retourner chez elle et se mettre à table.
Une bourgade situé en pleine campagne, où tous les commerçants ont fermé petit à petit. Une grande avenue le traverse, avec deux ponts où passe une rivière et un canal. Combien de fois je suis arrivée les vêtements verts à l'école ayant voulu passé sous l'un deux. M'agrippant au cailloux et forcément glissant les deux pieds dans l'eau.
Une commune de 1500 habitants, avec une belle basilique en son centre. Il faut faire 25 kilomètres pour trouver un peu de civilité.
En début d'après midi, elle va rendre visite au peu de connaissances qu'elle a, histoire de s'occuper.
Sa seule réelle compagnie, la télévision et son chien.
Pourtant, lorsqu'elle était jeune cette femme était charmante. Petite, fine et agréable à regarder. Ses yeux marron avaient encore un brun d'étincelle. Sa chevelure d'un brun profond illuminait son visage.
Malheureusement, à présent elle n'est que vide... Qu'a-t-il pu se passer dans la vie de cette femme pour qu'elle ne ressente plus rien et que tout le monde la renie ? Ses enfants sont partis, chassés un par un par cette mère qui ne sait les aimer. Maintenant arrivés a l'âge adulte, ils ne désirent plus la revoir, ils savent qu'elle existe mais se refusent à la faire entrer à nouveau dans leur vie. Ou s'ils daignent lui rendre visite c'est plus pour alléger leur conscience. Pour dire qu'ils ont bien fait et qu'ils n'auront rien à se reprocher. Ils l'ont banni de leur cœur. Que ce doit être horrible dans ces moments de lucidité de se sentir abandonné ainsi. De savoir que, plus personne ne sera plus jamais là, ou juste dans les cas extrêmes. Ou si un gros problème survenait. Peut être se sent elle mieux dans cette inconscience, dans ce flou qui l'habite. Comment voit-elle la vie au travers de son regard placide ?
Se serait-elle renfermée petit a petit dans cette folie pour à jamais enterrer la douleur qui vit en elle ? Elle s'est peu à peu cloîtrée dans son propre piège et personne dorénavant ne peut et ne veut l'aider. La libérer de sa solitude.
Mais comment cela a-t-il pu commencer ? Une mère alcoolique, un père inconnu. Des frères et sœurs tous issus d'un père différent.
Sa famille est au nombre de sept enfants. Des frères et sœurs qu'elle n'a pas connus. Des pères profitant de l'ivresse de sa mère pour venir à leur fin et la laisser seule.
Marie est née à Paris, de père inconnu. C'est tout ce qu'elle sait. Elle connaît deux de ses sœurs. Et retrouve un de ses frères aîné à l'âge de 40 ans.
Malgré maintes recherches elle n'a jamais rien su d'autre.
Retirée de cette famille dès son enfance elle est placée de famille d'accueil en famille d'accueil... la dernière lui a infligé d'atroces souffrances : coup de fouets, de ceintures, attouchements sexuels...un bourreau plus qu'un père nourricier. C'est à coup de ceinture qu'elle a appris la vie. Sa seule liberté l'école et la garde des moutons le soir.
A cette époque, 1955, à peu près, il n'y avait pas de transport scolaire. Elle devait partir a pied jusqu'à son école, cette petit femme, avec ces long cheveux noirs, vêtue de sa blouse grise, de ses chaussettes aux genoux et ses godillots. Son écuelle en fer pour le repas du midi. A quoi rêvait elle? Sûrement à un monde meilleur sans ceinture. Un monde de tendresse et de douceur. A une mère sentant la rose, venant à sa rencontre à son retour de l'école pour lui déposer un baiser sur le front. Lui demandant comment s'était passé sa journée. D'un père lui faisant réciter ses leçons le soir au coin du feu...cela fait très cliché, mais c'est certainement a cela qu'elle devait penser pour s'évader un peu. Fuir ce monde abject que la vie lui à donner.
À l'adolescence la société l'a placé dans un foyer, où on lui a appris le peu de chose qu'elle sait.
C'est une grande maison au mur épais et rocailleux, avec en son milieu une cours immense. Tenu par des religieuses, ce qui explique cette froideur et ce silence.
Un foyer où on a essayé de lui apprendre à être une bonne ménagère.
Couture, cuisine et entretien étaient les matières dominantes. Déjà elle en était incapable. Était ce pure bêtise ou par manque d'intérêt? La société n'a pas réussi à la captiver. Ils l'ont laissé dans son incompétence.
Mère elle n'a jamais réussi à fournir à sa famille des repas descend. Même le plus simple était immangeable: des pâtes baignant dans leur eau de cuisson posées dans leur casserole sur la table, des boites de conserves brûlées.
- " Le cramé il est fourni avec la boite". Pierre tourne cela à la dérision.
Le début de sa vie fut bien dur. Elle lui a sûrement sourit trop tard. Le vide s'était déjà installé, ancrer dans son sang et dans son cœur.
L'amour lui a-t-on inculqué ? Savait elle simplement comment l'exprimer ? Malheureusement non. Tout n'est que haine, indifférence envers tout être humain. Le seul brin d'amour qu'elle n'a jamais donné était envers ses animaux. Ils comptent beaucoup plus que ses propres enfants. Au moins eux ils ne la font pas souffrir.
A 21 ans, dans un hôpital psychiatrique car plus personne ne veut de cette enfant de la pupille. C'est là qu'elle a rencontré son futur époux, Pierre, de dix ans de plus qu'elle.
Mais comment a-t-elle pu ne pas se laisser aller à l'amour ? Comment si jeune déjà plus rien en elle n'existe ?
Au bout de quelques mois avec Pierre, elle était déjà enceinte. Savait elle seulement ce qu'était l'amour physique? Les précautions qu'il fallait prendre? Et surtout ce que cela pouvait engendrer sur son corps? Cette grossesse n'arriva as à terme. Un enfant sauvé peut être, ou une écorchure de plus dans cette femme qui ne saurait l'être. Douleur ou soulagement? Peut être est la cause de l'indifférence face à ses futurs enfants?
Quelques mois plus tard une nouvelle grossesse menée à terme. Une petite fille, Eva.
***
Alors qu'Eva, âgée de quelques semaines, dort tranquillement cette femme devenue mère malgré elle, tient un couteau au dessus du berceau pour tuer sa descendance.
Chaque couple sait qu'il est parfois dur de devenir parents. Conserver son calme face aux pleurs, aux cris continus de son enfant, qui ne sait s'exprimer autrement peut être désarmant. D'où le syndrome du "bébé secoué". Mais de là à sortir un couteau...avait elle vraiment l'intention de la tuer ou était ce un instant de folie face aux cris de sa fille? Un élan démesuré qui la caractérise tant.
Pierre est arrivé dans la chambre, face à cette scène. Désœuvré il lui a attrapé le poignet, arraché le couteau des mains. Il a sûrement hurlé, blâmé, pleuré. Cette scène qui s'offre à lui, telle une fiction, le met hors de lui. Marie comprend, je l'espère, la folie de son acte. Elle fuit. Elle quitte cette pièce, ce monde qui n'est pas le sien. Elle s'évade dans la rue, ne se souciant de rien. Ne s'apercevant pas qu'elle est en chausson, qu'il neige. Pierre se retrouve seul, certainement ivre, désabusé. Il attend que Marie revienne, Eva contre son cœur. Au bout de quelques heures, il appel la gendarmerie.
-"Ma femme est partie... retrouvez la...je suis seul avec ma fille...elle est partie comme ça... sans rien..."
C'est le début du cauchemar pour Pierre. Assistante sociale, gendarmerie, juge pour l'enfant confieront Eva à une famille d'accueil. La famille Durand qui l'élèvera jusqu'à ses trois ans comme leur propre fille. Eva grandira doucement, certaine que madame Durand est sa mère, que ses enfants sont ses frères. Elle ne sait pas, et ne peut pas savoir, si petite, que ses vrais parents lui ont donné une petite sœur et un petit frère alors qu'elle une autre famille l'élève.
Je ne comprends pas cela. Comment alors qu'une fillette à été retiré de sa famille on laisse deux autres enfants grandir dans ce foyer. Encore un mystère de la société.
Eva retournera donc chez elle à l'âge de trois ans. Elle ne gardera que de brèves souvenirs, tels des rêves, des ses trois premières années chez "maman Durand". Quant a Marie elle ne les a pas oublié. Eva n'est pas sa fille. Elle ne s'en occupe pas. Alors que Cathy et Théo sont propres Eva n'est qu'une souillon.
Marie ne voulait pas d'enfants, incapable de dire non à son amant, impuissante face à son envie a lui de fonder une famille. Elle sait, malgré tout qu'elle ne peut assumer cette enfant, elle veut la tuer. Elle veut qu'elle n'aie jamais existée. Pourquoi cette inconditionnelle haine face a l'enfant, la chair de sa chair? Toujours elle l'a détestée.
La maison.
A présent, Marie est seule. Seule dans la maison que lui a léguée son mari après sa mort. Une maison empoisonnée où Marie ne peut que vieillir trop vite.
Une ancienne ferme, au milieu de nulle part que Pierre a reconstruits pour sa femme et ses enfants. Une maison toute en longueur, bâtie il y a plus d'un siècle. Les murs sont épais, en pierres comme on le faisait jadis. Il y fait chaud l'hiver et frais l'été. Lorsque l'on ouvre la porte, on ne voit que la nature et deux grands chênes a chaque extrémité.
L'été, à la saison des moissons, je restais des heures sur le rebord de ma fenêtre, regardant le soleil se coucher, sentant l'odeur des blés fraîchement coupés et écoutant le bruit des arroseurs sur les cultures. Savourant ce moment de silence que nous offre la nature.
Mon père, assit au pied d'un des deux chênes, faisait de même. La casquette abaissé sur le visage. Semi somnolant, il écoute la nature se coucher.
Au printemps j'allais aider mon père dans la forêt pour couper le bois. Du moins je me mettais entre ces pattes et pensais l'aider. Ce bois qui nous chaufferait tout l'hiver.
L'odeur du bois qui brûle dans le poêle. Un vieux avec des ronds sur le dessus. Pierre ouvrait la porte du four le soir et posait ses pieds dessus pour se réchauffer.
Un soir sous le regard désespéré de Marie j'ai décidé, sous les consignes "avisées" de mon père de faire un gâteau. Je devais avoir 5 ou 6 ans.
-"mets plein de beurre, de la farine, du sel, du poivre, sucre, et puis pétris bien."
-"Et quoi d'autre?" Demande le petit chef attentif que j'étais.
- "Du chocolat en poudre..."m'ordonne le grand chef cuisinier au regard qui pétille.
Tout, nous avons tout mis de comestible dans ce "gâteau".
Maintenant, lorsque vous rentrez chez cette femme, vous ne ressentez que misère et pauvreté. Cette maison est à son image. Vide de chaleur, rien ne se dégage...tout comme cette femme elle est morte de l'intérieure.
Cet homme.
De taille moyenne, brun aux yeux d'un bleu presque transparent. Un homme au visage doux et sévère à la fois. Un homme bien de chez lui, avec les pieds enracinés dans la terre, et la tête emplie de « beaux » principes.
Un homme mystérieux qui n'a jamais vraiment parlé de sa vie. Qui ne savait ou pouvait en parler. Impossible de tracer précisément le fil de son existence.
Lui aussi n'a pas eu une vie facile, il est né pendant la seconde guerre mondiale et a été élevé jusqu'à ses 9 ans par une famille allemande.
De retour dans sa famille sévère et nombreuse de sept enfants qui sont soumis à la rudesse parentale.
Pierre a 28 ans. Il aime aller boire un demi après sa journée de travail. Retrouver ses amis. Faire une belote. S'enivrer de sa jeunesse et savourer la vie.
Un soir, Pierre est assis au comptoir, un blanc pêche en apéro. Il rit a gorge déployée. Il raconte l'histoire de sa dernière conquête, au bal du village.
- " vers 2/3 heure du matin une petite belette avec des yeux, mais des yeux..."
Soudain, d'un pas décidé, sa mère entre. Elle veut le salaire de son fils, et compte bien l'avoir ce soir. Pierre se voit affliger une paire de gifle, et un dur sermon, tel un adolescent. Honteux, il sort, et donne sa paie durement gagnée. Ne vous effarouchez pas. Nous somme fin des années 50 et cela est méthode commune.
Son père il n'en n'a jamais parlé. Il l'a laissé mourir sans lui et n'as pas été à son enterrement, jusqu'au bout de sa fierté il n'a pas voulu lui pardonner. Lui pardonner quoi ? On ne l'a jamais su.
Quelques années plus tard il est allé se battre sur le sol algérien, où il en est revenu tuberculeux. Il s'est sacrifié pour son frère, accusé de viol. Il a pris sa place de bourreau et a été envoyé dans une guerre qui n'est pas la sienne. C'est la guerre qui l'a appris à boire. Boire pour ne pas penser, pour ne pas voir l'atrocité de la guerre. On cachait les bouteilles de rouge sous les sièges nous a-t-il dit. Arrivé à 40 ans ses traits sont marqués par la vie.
A l'époque où il a rencontré Marie, il est en cure de désintoxication, la guerre d'Algérie l'a rendu alcoolique. Il n'est pas méchant, juste imbibé de vinasse, pour oublier les atrocités qu'il a du voir. Il s'est totalement dévoué à cette femme qu'il trouvait belle. Car oui elle était belle il parait même qu'elle n'était pas bête a l'époque.
Qu'a-t-il pu se passer chez ces deux êtres totalement différents, pour qu'ils finissent leurs vies ensembles ? Comment l'amour a-t-il pu les frapper ? Car amour il y avait, du moins lui l'aimait jusqu'à la mort.
Ils ne savaient pas qu'une vie tumultueuse allait suivre. Lui bercé par ses convictions et ses principes : avoir une femme, l'épouser et lui faire des enfants. Elle, sachant pertinemment qu'elle en était incapable. Et pourtant, ils ont eu trois enfants, puis se sont mariés. Mais malgré tout il n'aurai jamais du continuer voire même commencer quelque chose ensemble.
Personne ne sait vraiment ce que cette femme est... Ce qu'elle a... Elle-même ne le sait certainement pas. Son mari, empli de patience s'est sacrifié pour elle. Lui, savait ou croyait comprendre, traduire ce néant qui l'animait. Patiemment il l'a épaulé, il la suivi, aidé. Il s'est sacrifié pour elle. Pour qu'une étincelle s'allume dans son regard, l'étincelle qu'il croyait voir. Comment pouvait il l'aimer ? Comment a-t-il pu se punir pour quelqu'un qui ne lui a jamais rien rendu en retour. Elle l'a consommé à petit feu telle une mante religieuse consomme sa proie. Jusqu'à la fin il était là jusqu'au bout il l'a soutenu. Et que lui a telle rendu en échange ? La douleur d'être seul. De mourir comme personne ne l'aurait souhaité. Car s'est seul qu'il est parti dans sa chambre d'hôpital rongé par son cancer. Jamais elle ne l'a aidé pendant sa maladie. Il devait tout faire comme si la chimiothérapie n'avait aucun effet secondaire. Il fallait allé faire des courses. Il l'emmenait et vomissait entre deux caddie. Elle ne voyait pas a quel point la souffrance le rongeait. Pendant une semaine, sa dernière semaine il est resté seule face a la mort n'ayant comme seul repère le noir de sa chambre. Jamais elle n'a ouvert la porte pour lui donner un peu de décence. C'est l'ambulance qui l'a tiré de son cercueil qu'elle lui avait créé. Il est mort seul. Sans l'amour de sa femme.
Cette femme sans remord, cette femme que rien ne touche sauf la douleur qui lui appartient.
Comment Pierre a-t-il pu laisser sa fille se faire battre? On pourra justifier son inconscience par l'aveuglement de l'alcool. Malgré la douleur qui devait l'anéantir face à la haine que sa femme portait à cette enfant, il a continué dans son envie égoïste d'avoir Sa famille. Il l'a eu envers et contre tout raisonnement.
Pourtant il l'aimait, l'aînée de ses enfants, il se rebellait quelques fois face à la haine de sa femme. Un matin d'hiver Eva voulu mettre des collants, pour avoir un peu moins froid, pour être un peu plus féminine... ceci déclencha la colère de sa mère. Elle fut frappé et sûrement envoyée jambes nues à l'école.
Pierre a voulu défendre sa fille. Marie ouvrit l'armoire à vaisselle et la vida sur son mari. Dos a sa femme, il laissa s'abattre assiettes, verre sur lui. Il accepta sa colère, sa haine, sa douleur. Il a attendu que la colère passe, que le placard se vide... trop de cicatrice resteront à jamais encrées dans la peau de Pierre. La vaisselle brisée restera plusieurs jours sous la table.
J'étais trop petite à l'époque. Je me souviens avoir été réveillée, par des bruits certainement. Je suis arrivée dans la cuisine. Je ne comprenais pas ce qui arrivait. Je me souviens clairement de la voie de ma mère m'ordonnant de retourner me coucher et des bras de mon père me protégeant de sa folie. Il me tenait contre lui, recouvrant ce petit être qui s'était levé trop tôt. Je ne sais comment, quelques instants plus tard être assise sur le canapé. N'entendant plus que les cris...
Trois vies anéanties entre la folie d'une mère et la douleur d'un père. Il a pourtant essayé de les sauver ses trois enfants. Mais c'était trop tard. Leurs vies étaient déjà fissurées.
***
La société a essayé de les défendre ; ils ont été placés en foyer. « On vient vous chercher ce soir » leur a-t-on dit. Mais trois ans se sont écoulés. Le dernier, Théo si petit, 3 ans ne pouvant comprendre...était ce la bonne solution ?
Mais que faire à l'époque ? Les laisser dans un environnement familial où aucune stabilité n'existe ou les placer dans un endroit neutre avec aucun repère ?
Certes il n'y avait rien de bon dans leur famille. Cette mère qui les traînait d'un lieu a un autre pour fuir son mari. Trois mois après la naissance de son garçon elle tentait de se suicider. Certes beaucoup de femmes sont dans un état de déprime après un accouchement mais de là à essayer de mettre fin à ses jours... c'est comme un hobby pour elle, pour certain c'est le golf ou les échecs elle c'est de se suicider. En une vie elle en est à sa huitième tentative.
Lui qui buvait à n'en plus pouvoir. Mais il n'était pas méchant, il les aimait ses enfants. Il les aimait et aurait tout donné pour eux. L'alcool était plus fort que lui c'est cela qui l'a trahi. Il ne leur aurait jamais fait aucun mal. Certes ses actions étaient excessives. Faire une partie de football dans un appartement n'est pas ce que l'on attend d'un adulte.
Pouvait on lui en vouloir de boire ? C'était certainement son seul refuge face à la folie de sa femme et son acharnement à l'aimer. Comment l'être humain peut-il réagir lorsqu'il rentre chez lui après une journée de travail et qu'il se retrouve dans un appartement vide. Vide de meuble, de femme et d'enfants. C'était une habitude pour Marie de faire les cartons pendant que son mari était au travail. De fuir son époux alcoolique. De lui ôter ses enfants. De se réfugier chez l'assistante sociale... Pour la énième fois elle lui a pris, ils ont disparu.
Le foyer de l'enfance c'était la seule solution. Il s'est battu pour ses enfants, pour qu'au moins ils ne soient pas séparés, qu'il reste au moins tous les trois ensemble. C'était sa seule délivrance face au néant de vivre sans eux, son rêve devenait cauchemar.
Il a supplié en larmes dans le bureau de l'assistante sociale. Dans ce grand bureau avec en son centre une table et derrière une petite femme un peu ronde les cheveux sel tirés en chignons.
-"Il est impossible dans les circonstances actuelles de vous les confier. Vous comprenez cela Monsieur."
- Oui... enfin... oui... mais ne les séparer pas. Non. Surtout pas."
- Je ne vous demande que ça."
Supplier pour les récupérer, pour que on ne lui arrache pas ce qu'il a fait de plus beau. Il ne voulait pas qu'ils soient malheureux mais il ne pouvait rien faire d'autre que de les abandonner aux mains des services sociaux.
La maladie.
Quel solitude a-t-il du ressentir lorsque qu'après divers examens la sentence est tombé : « c'est un cancer de la gorge monsieur. »
Son regard s'est penché sur sa femme. Sur son passé. Sur la douleur de cette vie qui continue de l'achever. Jamais il n'a eu de véritable instant de repos où il put s'adonner aux plaisirs de la vie. Et ce cancer qui le ronge de l'intérieur lui enlève l'espoir de vieillir doucement et tranquillement comme chacun le souhaite. Plus que la sentence de la maladie c'est le désespoir qui le ronge. L'espoir d'une douce vie qui s'estompe face au verdict. La vie ne le laissera pas tranquille.
Il a supporté le traitement avec bravoure. Quatre jours de chimiothérapies, quinze jours de repos entre sa chambre, les toilettes pour vomir et les exigences de sa femme. Repos, c'est un bien grand mot. Il devait continuer d'assumer son rôle de père et de mari.
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